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CAN 2019 : le Cameroun hors jeu ?

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Après avoir modifié le cahier des charges de la prochaine grande compétition du continent, la Confédération africaine de football, par la voix de son président, menace d’évincer le pays organisateur. Au pays de Roger Milla et de Samuel Eto’o, la colère gronde.


Entre Issa Hayatou et son successeur, le feu couvait sous la cendre. Une déclaration au lance-flammes de l’actuel président de la Confédération africaine de football (CAF) vient de relancer les hostilités. « En l’état actuel des choses, aucun site au Cameroun n’est en mesure d’accueillir la Coupe d’Afrique des nations [CAN] 2019 », a déclaré Ahmad Ahmad le 5 août, à Ouagadougou, lors d’une conférence de presse. Et le Malgache, élu le 16 mars à la tête de la CAF au détriment du Camerounais Issa Hayatou, qui y avait trôné pendant vingt-neuf ans, d’insister : « Même à quatre équipes, le Cameroun n’est pas prêt. »

Ahmad Ahmad a vexé le Cameroun

Colère à Yaoundé, où la sortie d’Ahmad Ahmad tourne à l’affaire d’État, mobilisant jusqu’au président Paul Biya. « Nous serons prêts le jour dit, j’en prends l’engagement », a répliqué ce dernier le 10 août.

La Fédération camerounaise de football se dit quant à elle « consternée » que le nouveau patron du football continental s’exprime de manière aussi tranchée, avant même que la première mission d’inspection, prévue du 20 au 28 août, ait foulé le sol camerounais.

Lui aussi piqué au vif, le gouvernement n’est pas resté les bras croisés. Le 8 août, le ministre des Relations extérieures donnait aux représentations diplomatiques la mission de « rassurer la communauté internationale en martelant une phrase clé : le Cameroun sera prêt ».

Pour eux, le natif de cette île introuvable sur la carte du football continental, n’a aucune légitimité pour traiter avec si peu d’égards le Cameroun de Roger Milla et de Samuel Eto’o

Sur place, à Yaoundé, les ambassadeurs du Maroc et de l’Algérie, pays intéressés – selon la presse – pour pallier une éventuelle défaillance du Cameroun, ont été reçus par le ministre chargé des relations avec le monde islamique.

Mais c’est sur les réseaux sociaux que la polémique est le plus vive. « Comment ose-t-il ? » vocifèrent les internautes. Pour eux, le natif de cette île introuvable sur la carte du football continental, n’a aucune légitimité pour traiter avec si peu d’égards le Cameroun de Roger Milla et de Samuel Eto’o.

D’autres fustigent cette vendetta contre leur illustre compatriote Issa Hayatou, nommé par Paul Biya à la tête du conseil d’administration de l’Académie nationale de football.

L’ancien patron du foot africain, qui s’était jusque-là astreint au silence, est sorti de sa réserve le 8 août : « Je suis particulièrement surpris. [Ahmad] n’est pas obligé de faire ce que j’ai fait pendant vingt-neuf ans, mais il est au moins obligé de s’en tenir à la loi », admoneste l’ancien président.

Ahmad Ahmad, le justicier

Une manière de crever l’abcès, et de montrer au passage qu’Ahmad Ahmad est rancunier, si ce n’est revanchard, à cause de l’outrage fait à Madagascar lorsque, au crépuscule de la présidence de Hayatou, en janvier, la CAF a retiré l’organisation de la CAN des moins de 17 ans à la Grande Île au profit du Gabon, où le tournoi s’est tenu en mai.

Ahmad Ahmad, le patron malgache de la CAF, lors d’une visite à Marrakech, au Maroc, en mars 2017. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

« Nous avions pris cette décision à quatre mois de la compétition », se justifie Hayatou. Son successeur a quant à lui annoncé le recrutement du cabinet PricewaterhouseCoopers afin d’auditer le niveau de préparation du Cameroun par rapport au cahier des charges édicté par la CAF.

Aires de jeux, hôtels, voies d’accès, couverture médicale… Là où l’ex-président se révélait accommodant, Ahmad Ahmad a l’intention de se montrer intransigeant. Et, apparemment, il n’hésitera pas à humilier le Cameroun autant que Hayatou avait humilié Madagascar. « La honte ne sera pas pour la CAF », a-t-il assuré.

Reste à savoir pourquoi le président de l’organisation continentale n’a pas attendu le rapport de la mission d’audit avant de se prononcer. « Il s’est exprimé sur la base d’informations publiées par la presse camerounaise », plaide, non sans ironie, le vice-président de la CAF, le Congolais Constant Omari.

Le Malgache semble prêt à se fâcher avec la terre entière pour imposer ses convictions

Missionné pour une opération de déminage afin d’essayer d’endiguer la polémique, ce dernier refuse d’admettre une erreur de communication. Les éléments de langage des hiérarques de la Confédération sont en effet structurés autour des marqueurs du programme pour lequel Ahmad dit avoir été élu.

Un programme qui justifierait la décision prise, lors d’un symposium tenu en juillet au Maroc, de faire jouer la prochaine CAN non plus à 16 équipes mais à 24.

« Le Cameroun a été désigné pour organiser la prochaine CAN avec 16 équipes à partir d’un cahier des charges très précis. Or les règles du jeu ont été modifiées après le coup d’envoi », s’indigne l’ex-président de l’Olympique de Marseille Pape Diouf.

Ahmad Ahmad veut préserver la Confédération des « influences politiques extérieures »

Pour restaurer le prestige de la compétition, Ahmad Ahmad dit vouloir préserver la Confédération des « influences politiques extérieures ». D’où la méthode technocratique qui l’a conduit à confier la responsabilité des missions d’inspection non plus aux membres du comité exécutif mais à des cabinets indépendants.

Changement de style, aussi, ce qui explique ce franc-parler décapant dénué d’habileté diplomatique. Le Malgache semble prêt à se fâcher avec la terre entière pour imposer ses convictions.

Au Cameroun, outre le réflexe patriotique suscité par la virulence des propos d’Ahmad Ahmad, l’union sacrée autour de la CAN est de façade

A fortiori avec le système « sultanique » qui a régenté la CAF pendant trois décennies, qu’il veut attaquer à la hache. Lui-même le reconnaît : les tensions internes s’exacerbent face aux anciens fidèles d’Issa Hayatou.

La menace de retirer au Cameroun l’organisation de cette compétition prévue dans le pays de son prédécesseur a ravivé la blessure, encore béante, causée par la sortie peu glorieuse de Hayatou. Cela pourrait déclencher un conflit dont Ahmad n’avait nul besoin à l’orée de son premier mandat.

Au Cameroun, outre le réflexe patriotique suscité par la virulence des propos d’Ahmad Ahmad, l’union sacrée autour de la CAN est de façade.

Jugée inopportune, l’idée d’organiser la compétition « dans un contexte économique difficile marqué par la chute du prix du baril de brut et par des dépenses militaires exceptionnelles liées à la lutte contre Boko Haram » n’a pas les faveurs de l’opposant Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence, emprisonné depuis 2012 pour un présumé détournement de fonds.

Dans une tribune, ce dernier critiquait ainsi le projet de loi de finances 2016, qui prévoyait d’affecter 550 milliards de F CFA (838,5 millions d’euros), soit 13 % du budget national, à la construction des infrastructures nécessaires à la tenue des CAN 2016 (féminine) et 2019 (masculine).

Le Cameroun se dit persuadé d’être prêt pour la CAN 2019…

Le Cameroun est-il prêt, comme le prétendent ses dirigeants ? Oui, soutient Tombi A Roko, le président de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot) :

« Nos trois aéroports internationaux, Garoua, Douala et Yaoundé, ont bien sûr été homologués. Et le dernier, celui de Bafoussam, est utilisé par la compagnie nationale camerounaise, donc fonctionnel. Les infrastructures routières entre les villes d’accueil le sont également, tout comme les infrastructures hospitalières. Il reste à effectuer les travaux sur la voirie interne de Bafoussam et à prendre livraison de l’hôpital de référence de Garoua, construit par les Coréens. Tout cela sera fait. Il nous reste encore vingt-trois mois, nous sommes donc dans les temps pour respecter le cahier des charges ! »

…pourtant l’État a pris du retard dans la construction des infrastructures

Sauf qu’il est toujours quasi impossible de réceptionner les deux stades en construction dans la périphérie de Yaoundé (Olembé) et de Douala (Japoma) avant le match d’ouverture. Les travaux étaient initialement prévus pour durer trente mois.

Des supporters de l’équipe de football du Cameroun pendant la CAN 2017, le 22 janvier 2017 à Libreville au Gabon. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Les ingénieurs ont pu réduire ce délai à vingt-quatre mois, au-delà du match d’ouverture. Les travaux n’ayant démarré qu’il y a quelques semaines, il n’est pas aisé d’évaluer l’avancement des ouvrages.

En difficulté à cause de ces retards, les Camerounais ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes

Néanmoins, à vue d’œil, ils n’en sont qu’aux fondations, alors que les contrats passés entre l’État et les constructeurs avaient été signés à la fin de 2015. Quant aux stades à réhabiliter, il y a là aussi du retard. La situation du site de Garoua est particulièrement préoccupante.

En effet, le marché de réfection des terrains d’entraînement n’a été attribué – par entente directe – que le 8 août, trois jours après la conférence de presse du président de la CAF !

En difficulté à cause de ces retards, les Camerounais ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Présentée comme une réussite, la CAN féminine n’en a pas moins pâti des dysfonctionnements chroniques de l’administration camerounaise.

Prévue du 8 au 22 octobre 2016, elle fut reportée d’un mois en raison, notamment, du retard dans la livraison des travaux de réfection du stade Ahmadou-Ahidjo de Yaoundé.

Idem pour le deuxième site de la compétition, Limbé : outre les aménagements extérieurs inachevés, le stade manquait d’eau courante et n’était pas connecté au réseau électrique !

Englué dans les lenteurs administratives, la mauvaise planification, les batailles autour des budgets sur fond de pratiques corruptives ou encore les guerres d’ego entre les différents intervenants, le Cameroun avait besoin d’un électrochoc pour se mettre au travail afin de tenir ses engagements. À lui de relever le défi.

Ce ne serait pas la première fois…

Le Cameroun convaincra-t-il la mission d’inspection de la CAF de sa capacité à organiser la CAN 2019 ? Par le passé, la Confédération africaine de football a fait face à des défections et trouvé des solutions dans des délais plus ou moins serrés. Le dernier exemple en date est tout frais : en 2015, le Maroc avait renoncé à accueillir la CAN pour cause de virus Ebola, et Issa Hayatou avait trouvé, avec la Guinée équatoriale, une solution de repli pour organiser sa compétition phare.

Deux ans plus tôt, l’Afrique du Sud avait suppléé la Libye, en pleine guerre civile, et évidemment dans l’incapacité de recevoir le tournoi.

D’autres pays s’étaient auparavant résignés à jeter l’éponge, essentiellement pour des raisons financières. La Zambie en 1988, remplacée par le Maroc ; le Zaïre en 1994, au profit de la Tunisie ; le Kenya en 1996, suppléé par l’Afrique du Sud ; ou encore le Zimbabwe quatre ans plus tard, ce qui avait donné l’occasion à la CAF de confier pour la première fois l’organisation du tournoi à deux pays : le Ghana et le Nigeria.

L’organisation continentale a dû gérer d’autres situations d’urgence, comme en 1996, quand la sélection nigériane, craignant pour sa sécurité, avait préféré renoncer à se rendre en Afrique du Sud, provoquant le repêchage de la Guinée.

Ou en 2010, avec l’attentat perpétré par les Forces de libération de l’État du Cabinda contre la délégation togolaise, juste avant l’entrée en lice des Éperviers. La CAF avait alors cru bon de suspendre le Togo, qui avait déclaré forfait après le drame, pour les deux CAN suivantes.

Mais le tollé déclenché par cette décision contestable l’avait obligée à faire marche arrière…


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